Pour une Europe ouverte sur le monde et armée pour la concurrence
Carte Blanche
Je suis un partisan résolu de la liberté des échanges. L’ouverture des marchés a permis à l’Europe de s’enrichir, d’élargir ses débouchés, de stimuler sa capacité d’innovation et d’offrir davantage de choix aux citoyens. Elle crée une prospérité réciproque : lorsque les échanges sont libres, les entreprises sont poussées à s’améliorer, les consommateurs bénéficient de prix plus justes et les nations trouvent dans l’interdépendance pacifique des intérêts communs.
Cette vérité n’est pas théorique. Athènes n’était ni une puissance agricole ni un pays riche en ressources naturelles. Elle s’est enrichie par le Pirée, par l’importation de céréales et de matières premières, et par l’exportation de ses savoir-faire, de son argent, de ses poteries et de ses services maritimes. Elle avait compris qu’une cité ne devient pas plus forte en voulant tout produire elle-même, mais en développant ce qu’elle fait le mieux et en échangeant avec le monde. Dans un contexte où la tentation protectionniste progresse, il faut le redire clairement : fermer les frontières, ériger des barrières et se replier sur soi ne rendra pas l’Europe plus forte.
Mais le libre-échange ne signifie pas le désarmement économique. Il ne peut produire ses effets bénéfiques que lorsque les règles sont communes, la concurrence loyale et l’ouverture réciproque. Rome l’avait déjà compris à sa manière : son apport ne fut pas seulement militaire. En reliant les territoires par des routes, des ports, une monnaie relativement stable, un droit commun et une plus grande sécurité des contrats, elle a abaissé les coûts et les risques de l’échange sur une vaste zone économique. Le libre-échange n’est donc pas seulement l’absence de droits de douane. Il suppose des infrastructures, des règles fiables, des contrats respectés, une sécurité juridique et un espace économique suffisamment intégré.
Or certains acteurs ne jouent pas le jeu. La concurrence est faussée lorsqu’un État soutient massivement ses entreprises, protège son marché intérieur, entretient artificiellement des surcapacités ou utilise son industrie comme un instrument de puissance.
La Chine est aujourd’hui l’exemple le plus net de ces distorsions extérieures. Son modèle combine faible demande intérieure, capacités industrielles considérables et soutien public massif. Selon l’OCDE, entre 2005 et 2024, les entreprises industrielles chinoises ont reçu, en moyenne, des aides publiques trois à huit fois supérieures à celles de leurs concurrentes des économies de l’OCDE. En 2025, l’Union européenne a exporté pour 199,4 milliards d’euros de biens vers la Chine mais en a importé pour 571,3 milliards : le déficit commercial européen a atteint 371,9 milliards d’euros.
Derrière ces chiffres, il y a des pressions sur notre tissu productif, des investissements retardés, des fermetures d’usines, la fragilisation de sous-traitants, la perte de savoir-faire et, trop souvent, des emplois qui disparaissent. L’Europe ne doit pas répondre à ces pratiques par l’impuissance. Mais elle ne doit pas davantage tomber dans le réflexe inverse : un protectionnisme général qui promet un bouclier et finit souvent par devenir une cage. L’histoire de la Chine elle-même le rappelle : lorsque, après de longues périodes de dynamisme commercial et technologique, le pouvoir a entravé le commerce extérieur et limité la circulation des marchandises et des idées, l’ouverture qui avait nourri son essor a laissé place au repli.
Mais ne nous dédouanons pas trop vite sur Pékin. Nous n’avons pas le droit d’expliquer tous nos échecs par le seul « choc chinois ». La concurrence déloyale de certains partenaires ne doit jamais servir d’excuse à nos propres insuffisances. L’Europe doit regarder ce qui l’empêche de produire : une énergie durablement trop coûteuse, des règles instables ou excessives, des lenteurs administratives qui épuisent les entrepreneurs, un coût du travail trop élevé, une faible croissance de la productivité et un marché intérieur encore inachevé. Une entreprise à laquelle on demande d’investir, tout en multipliant les obstacles qui rendent cet investissement incertain, finit par investir ailleurs.
La transition climatique rend cette équation plus difficile, mais elle ne justifie ni l’inaction ni la résignation. Les événements climatiques plus fréquents et plus violents obligent nos entreprises, nos infrastructures et nos chaînes d’approvisionnement à gagner en résilience. Réduire les émissions est une nécessité. Mais déplacer nos usines, nos investissements et nos emplois vers des économies moins exigeantes ne réduira pas les émissions mondiales : cela affaiblira l’Europe sans protéger le climat. La décarbonation doit devenir une force industrielle européenne, non le prélude à sa désindustrialisation.
C’est tout l’enjeu de l’ETS et du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, le CBAM. L’ETS impose un prix au carbone aux producteurs européens ; le CBAM vise à ce que le coût du carbone contenu dans les produits importés soit également pris en compte. Il répond ainsi au risque de fuite de carbone, c’est-à-dire au déplacement d’une production émettrice hors de l’Union ou à son remplacement par une importation plus carbonée et moins chère. Une politique climatique sérieuse doit assurer la prévisibilité nécessaire aux investissements, prévenir ces fuites et maintenir une base productive forte en Europe.
Cette exigence vaut aussi pour les instruments de défense commerciale. L’Union européenne dispose déjà de règles contre le dumping, les subventions étrangères et les pratiques qui faussent le marché intérieur. Le règlement sur les subventions étrangères permet à la Commission d’examiner si des soutiens provenant de pays tiers créent une distorsion et, le cas échéant, d’y remédier. Mais les instruments de défense commerciale doivent être plus rapides, plus efficaces et mieux adaptés à la réalité économique. Trop souvent, les procédures aboutissent lorsque les dégâts sont déjà faits. Nous devons donner à la Commission les moyens d’identifier les distorsions, de prévenir le contournement des règles et, lorsque c’est nécessaire, de défendre un secteur entier plutôt que de constater tardivement la disparition de ses entreprises.
C’est la position que la Belgique défend à mon initiative. Elle n’a rien à voir avec le protectionnisme. Elle vise à préserver les conditions d’un commerce ouvert, mais loyal. Il ne s’agit pas de fermer le marché européen ; il s’agit d’empêcher qu’il devienne le débouché privilégié de surcapacités subventionnées ou le terrain de jeu de stratégies industrielles qui ne respectent pas la réciprocité. L’ouverture doit fonctionner dans les deux sens.
La même logique doit guider l’Industrial Accelerator Act. Cette initiative européenne, proposée le 4 mars 2026, vise à accélérer les capacités industrielles et la décarbonation dans l’Union. Les mécanismes de préférence européenne ou les exigences « Made in Europe » peuvent être utiles, en particulier dans les secteurs stratégiques et les chaînes de valeur critiques. Mais ils doivent rester ciblés, lisibles et réellement opérationnels. Une préférence européenne qui ajouterait des formulaires, des coûts et des délais ne protégerait rien : elle affaiblirait encore les entreprises qu’elle prétend soutenir. Elle doit donc reposer sur la réciprocité, stimuler les investissements productifs et créer des débouchés durables pour la production européenne.
Aucun État membre ne peut relever seul ce défi. Les chaînes de valeur sont européennes : la fermeture d’une usine en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Italie atteint aussi ses fournisseurs belges, ses sous-traitants, ses clients et ses centres de recherche. Notre intérêt national passe par un marché européen plus intégré, plus profond et plus dynamique. C’est aussi pourquoi les intérêts économiques de la Belgique et ceux de l’Europe ne s’opposent pas : une économie ouverte comme la nôtre dépend directement de la capacité du continent à demeurer un grand espace de production, d’investissement et d’innovation.
L’histoire offre là encore une leçon particulièrement parlante. Au XVIIe siècle, les Provinces-Unies ne disposaient ni du territoire ni de la population des grands empires européens. Elles ont pourtant été une puissance commerciale, maritime et financière mondiale. Leur force ne tenait pas à l’autarcie, mais à leurs ports, à leur marine marchande, à la protection de la propriété et des contrats, à l’innovation financière, à une relative tolérance intellectuelle et à leur capacité d’attirer entrepreneurs, commerçants et réfugiés. Amsterdam fut un nœud de circulation des biens, des capitaux, de l’information et des compétences. Pour une Belgique ouverte, exportatrice et située au cœur du marché européen, cet exemple devrait parler davantage que les appels au repli.
C’est aussi le sens du plan interfédéral MAKE2025-2030, que nous avons lancé avec les Régions et les acteurs économiques. Son ambition est de renforcer la compétitivité industrielle belge en s’attaquant aux difficultés concrètes rencontrées sur le terrain. Des groupes de travail y sont notamment consacrés à la défense des intérêts économiques, à la simplification administrative et à l’énergie, avec une attention particulière au coût de l’énergie et aux infrastructures énergétiques. Les premières mesures ont été approuvées en janvier 2026 et les travaux se poursuivent.
Ces projets doivent s’inscrire dans une stratégie plus large, poursuivie pendant toute la législature. Nous devons réduire les charges qui pèsent sur le travail, mettre en œuvre une norme énergétique qui ne condamne pas notre industrie à payer davantage que ses concurrentes, flexibiliser notre marché du travail, simplifier les procédures et orienter l’épargne vers les investissements productifs. On ne peut pas demander à nos entreprises d’innover, de décarboner, de recruter et d’exporter tout en les accablant de coûts, d’obligations et d’incertitudes.
L’Europe doit continuer à commercer avec le monde, à exporter, à attirer les investissements et à conclure de nouveaux partenariats. Mais l’ouverture sans réciprocité devient une dépendance. La concurrence sans loyauté tourne à la prédation.
Le commerce est d’ailleurs bien davantage qu’un mouvement de conteneurs et de capitaux. Il fait voyager les idées, les techniques, les méthodes et les compétences. Bagdad, à l’époque abbasside, a prospéré parce qu’elle se trouvait au carrefour des routes commerciales reliant l’Inde, la Chine, l’Afrique orientale, Byzance et l’Europe. Les marchandises y circulaient, mais aussi le papier chinois, les chiffres indiens, les textes grecs et les savoirs médicaux, mathématiques ou astronomiques. Les sociétés les plus créatives ne se contentent pas d’importer : elles apprennent, adaptent, inventent et exportent à leur tour.
C’est précisément l’enjeu pour l’Europe aujourd’hui. Les États-Unis et la Chine accélèrent dans l’intelligence artificielle, la robotique, les semi-conducteurs, les technologies bas-carbone, les matériaux avancés et les infrastructures énergétiques. L’Europe ne manque ni de chercheurs, ni d’ingénieurs, ni d’entrepreneurs, ni d’idées. Mais elle doit mieux transformer ses découvertes en produits, ses prototypes en usines et ses innovations en chaînes de valeur. Il ne suffit plus d’inventer : il faut produire, industrialiser et exporter.
L’Europe n’a pas vocation à fermer la partie. Elle doit simplement refuser de jouer avec les mains attachées, pendant que d’autres distribuent les cartes et en changent les règles. Cela suppose de dire non à la concurrence déloyale, aux dépendances stratégiques et à la bureaucratie qui étouffe l’initiative. Cela suppose surtout de dire oui à l’industrie, à l’investissement, à l’innovation, au risque et à la liberté d’entreprendre.
Créer de la richesse n’est pas un objectif honteux : c’est la condition de notre cohésion sociale, de notre ambition climatique, de notre indépendance et de notre liberté politique. L’Europe doit se réindustrialiser, innover plus vite et oser davantage. C’est ainsi qu’elle renouera avec la prospérité, avec la puissance et, disons-le, avec la grandeur.
David Clarinval